Les raisons humaines d’une popularité permanente
Introduction : L’examen de deux interrogations
La magie a toujours intéressé les érudits de différentes spécialités.
En examinant les textes, on s’aperçoit qu’ils dissertent, surtout, sur deux questions essentielles, qui intéressent la popularité et les causes de la magie.
Dans cette étude, nous proposons de participer à la discussion de ces deux interrogations.
Sans entrer dans les détails qui concernent, par exemple, la distinction entre magie blanche et magie noire et la différence entre magie et sorcellerie, etc., nous entendons, par magie, ce qu’aucun des intervenants ne peut refuser.
Elle est, nécessairement, associée à un niveau occulte qui nous mène au merveilleux, nous transportant au surnaturel, au transcendant et au sacré, au moyen de forces mystérieuses capables de changer le cours normal des choses. L’article complet (PDF)
Commençons par une définition de la magie (toute définition est arbitraire, mais une réflexion n’est pertinente que sur la base d’une définition préalable) :
La magie est, pour moi, une action exercée sur le réel en fonction d’une représentation culturelle.
Cette définition n’est pas contradictoire à celle que donne A. Bachta (« elle est associée à un niveau occulte qui nous mène au merveilleux, nous transportant au surnaturel, au transcendant et au sacré, au moyen de forces mystérieuses capables de changer le cours naturel des choses »). Mais ma définition introduit le concept de représentation culturelle, évidemment collective, qui me semble important, car il introduit à quelques autres concepts que je vais à présent présenter et commenter.
Par exemple, à propos du caractère irrationnel de la magie par rapport à la science : la rationalité d’une pensée ne peut se juger qu’à partir de son fondement, de la cohérence de son développement, et de sa relation avec une représentation culturelle. La science expérimentale se fonde sur une représentation culturelle selon laquelle le monde est intelligible et mesurable (je ne conteste pas cela en le présentant comme une représentation, car une représentation peut être vraie). Elle se fonde ensuite sur la méthode expérimentale, qui se fonde sur la reproductibilité et la critique permanente. Cette méthode est très rigoureuse. La science est donc rationnelle. Les sciences humaines se fondent sur un ensemble de réflexions philosophiques souvent indémontrables. Toutefois elles se soumettent à une critique interne et externe rigoureuse. La méthode statistique peut leur servir de validation, mais elle ne peut prouver aucun fait ni aucune donnée particulière. Elles sont toutefois rationnelles, même si leurs théories ne peuvent pas toujours être vérifiées.
Et la magie ? De mon point de vue, elle peut être rationnelle, mais elle ne l’est pas nécessairement. Elle est rationnelle lorsqu’elle se fonde sur des représentations culturelles généralement acceptées par une population donnée, lorsqu’elle en procède de façon rigoureuse, sans les déformer. Elle est irrationnelle dans le cas contraire : si elle se base sur une représentation individuelle distincte des représentations culturelles admises, ou si elle procède d’une manipulation intéressée.
J’insiste sur un point : le critère de rationalité n’a rien à voir en soi avec l’exactitude ou la vérité.
Notre collègue A. Bachta insiste sur la position qu’occupe la magie par rapport à différentes religions. Je reconnais avec lui que les trois religions abrahamiques en condamnent le principe, parce que monothéistes, sans pour autant réussir à en abolir la pratique chez de nombreux croyants. Je suis d’accord avec l’idée que l’affaiblissement de la religion dans de nombreux contextes sociétaux actuels tend à augmenter cette pratique, malgré l’apparente hégémonie de la science et malgré les « Lumières ». Je constate aussi avec lui que les religions polythéistes qui existent en Asie ou en Afrique font de la magie, de l’action magique, une composante essentielle de leur pratique. Le Bouddhisme, à l’origine, est une philosophie plus qu’une religion, mais en fait il a accepté la mise en place de millions d’ « avatars » de forces démiurgiques, dont l’existence lui préexistait, mais n’était pas incompatible avec lui. On devrait parler aussi de l’hindouisme et du shintoïsme, mais cela nous mènerait trop loin.
Je suis moins d’accord avec A. Bachta lorsque, dans sa conclusion, il fait de la persistance de la magie une conséquence de deux faiblesses humaines. Plus exactement, peut-on considérer comme faiblesse l’effort humain de comprendre le monde dans lequel il vit, et l’impossibilité pour lui d’y arriver ? Si A. Bachta accepte de remplacer le mot de faiblesse par celui d’imperfection, cela me convient mieux. Mais sans doute est-ce ce qu’il veut dire. Nous ne comprendrons jamais les mystères de l’univers, et nous serons toujours amenés à suppléer à notre incompétence par de la spéculation. Cette spéculation fait honneur à notre intelligence, mais elle ne nous mène pas forcément à la vérité.
La magie repose sur l’idée, sans doute illusoire, que nous pouvons agir sur la réalité qui nous entoure et qui nous menace par des moyens rationnels (j’y insiste) mais invérifiables, et eux-mêmes, probablement, illusoires. Cela dit, la réalité n’est pas faite uniquement de choses objectives. Elle est faite en grande partie de choses réelles qui dépendent de l’idée que nous nous en faisons individuellement et collectivement. Par exemple, notre corps, notre reproduction, notre santé mentale, notre organisation sociale. Dans tous ces domaines (et d’autres que je ne mentionne pas) l’action magique peut avoir une efficacité réelle.
La question que je pose à A. Bachta est, par conséquent : dans quelle mesure faut-il considérer la magie comme une fatalité (ou comme une faiblesse) ? Ne devrions-nous pas plutôt essayer d’en comprendre la rationalité ?
Une question que je me pose à moi-même : si nous comprenions la rationalité de ce qui nous paraît actuellement irrationnel, vivrions-nous encore dans un monde accessible à l’action magique ?
D. Schurmans 4/05/2025